Hello, Mr Boulez
Je me suis offerte une jolie journée de flûte hier.
J’ai travaillé la Sonatine de Boulez. J’avais envie de la connaître, mais curieusement, le passage à l’acte s’était toujours retardé. Alors hier, 2 heures de collage partitions, et une bonne grosse journée de travail.
La partition me semblait trop complexe. Pas difficile, juste complexe; car le changement de mesure constant est assez nouveau pour moi. De plus, je suis assez puriste au niveau notation, j’ai du mal à lire des partitions qui ne ressemblent pas à ce que je connais. (La partition de la Sonate est écrite entièrement à 3 portées - 31 pages!!!) Il y avait beaucoup de détails, beaucoup de descriptif - j’avais du mal à lire la “vraie” musique qui était à l’intérieur.
Une paire de ciseaux.
Du scotch.
Mon imprimante multifonction (pour copier).
Et des crayons de couleur.
…ah non, il faut aussi un papier pour noter, ainsi qu’un stylo bille.
Zut, il me faut du Tipp-Ex.
J’ai commencé par repérer les parties selon les tempi. Ce qui est lent et ce qui est rapide. Ensuite, j’ai essayé d’enchaîner l’intérieur de ces parties.
Non, ça marchait pas, c’était toujours compliqué.
Je divise la pulsation en croches. Non, en double-croches.
Oui, mais c’est trop lent, on reconnaît rien.
Alors j’essaie de jouer plus vite - mais le changement de mesure est trop complexe.
Je sors mon Mini-Disc. J’enregistre les parties en métronome, en comptant à voix haute, mais à tempo.
Ah…!!! ça a l’air de marcher. Mais je ne comprends rien en justesse. ça saute partout, c’est pas juste tout simplement, et en l’occurrence, pas beau.
Alors je fais un travail de justesse, très lentement. J’essaie de chanter toutes les parties. Il faut comprendre la hauteur des notes.
…et.
Soudainement, des phrases apparaissent. Miraculeusement, comme un animal, piégé dans un glaçon, qui submerge enfin de l’eau froide. Et plusieurs. Simultanément.
Des questions, des réponses - le message caché de la musique de Monsieur Boulez.
Je sens que c’est une oeuvre de jeunesse - car elle est pleine d’espoir, d’énergie - d’utopie et d’amour. Je comprends pourquoi cette oeuvre est particulière, je suis éblouie par la lumière qu’elle dégage.
Je peux m’y remettre demain. J’ai hâte.
PS Je n’ai pas trouvé de solution de tournes entre la mesure 222 et 342… Vivement l’application iPad qui tourne les pages automatiquement. Devrais-je la développer moi-même…???
Flute : Mihi Kim
Piano : Kanako Abe
Métier “de” risque.

Concert de l’Ensemble Multilatérale, 19/10/2011, CNSM de Paris
(Concert joué)
A u p r o g r a m m e :
Friedemann Brennecke, Fleurs de friches (2010) - 6’
Pour flûte, clarinette, saxophone, cor, percussion, violon, alto, violoncelle
Naoki Sakata, Wather Map (2011) – 12’
Pour flûte, hautbois, clarinette, cor, trompette, trombone, 2 percussions, piano, violon, alto, violoncelle et contrebasse
Didier Rotella, Polychromies 1 - Mouvements 3 et 4 (2011) – 12’
Pour flûte, clarinette, piano, violon, alto, violoncelle
Yan Maresz, Entrelacs (1998) – 12’
Pour flûte, clarinette, piano, percussion, violoncelle, contrebasse

uand je travaille la musique contemporaine, je passe par plusieurs phases.
- Premièrement, la lecture. Je commence toujours par la lecture rythmique, puis simultanément je regarde les notes, les modes de jeu.
- Ensuite, je regarde la structure. Je délimite les parties, repère les parties à travailler. Puis, je travaille l’enchaînement, par partie, lentement - en toute détente.
- Enfin, j’essaie de jouer à tempo, d’abord les parties, ensuite le tout. Même si je fais des erreurs, j’essaie d’aller jusqu’au bout, pour avoir une vue globale, du moins de ma partie.
(tout cela peut paraître banal, mais il me semble que des fois, les choses les plus simples ont besoin d’être redites..)
Idéalement c’est là qu’on passe en répétition avec les autres. Selon les oeuvres, tout ça peut prendre entre une journée et deux semaines de travail. Quand c’est TRES difficile, finalement, c’est rarement une question de difficulté mais surtout de temps. (et de budget, car le travail personnel est une catégorie de temps où je ne peux pas donner des cours; vu que mes cours sont très demandés il faut veiller minutieusement de nos jours afin de maintenir un bon équilibre) J’ai une vie très remplie, et il n’est pas évident de trouver du temps dans une grosse journée.
Alors je profite beaucoup des mini-pauses qui durent entre 20 et 30 minutes, éparpillés dans la journée. Je sors ma partition à travailler sur un pupitre en arrivant, dans un coin de ma salle, prête à travailler, avec ma trousse de crayons de couleur. Aussi, toutes les matinées en général sont à moi et ma flûte.
Et, je regarde toujours mes partitions dans le métro. Toujours.
J’aime aussi regarder les partitions tôt le matin. C’est très agréable de s’imaginer de la musique quand le cerveau est encore frais.
J’adore écouter de la musique contemporaine en oreillettes. C’est comme un casque, un aquarium, où l’on peut s’isoler quand le quotidien nous submerge. J’écoutais du Rock, voire Hard, ou du jazz avant. Aujourd’hui je trouve cette musique un peu trop agressive. On dirait pas, mais dans la musique contemporaine, à part quelques oeuvres que je trouve très lourds et particulièrement étouffants, il y a énormément de place pour sa propre imagination. C’est peut-être ce qui m’attire le plus dans la musique contemporaine - comme du “sur mesure”, on peut remplir les espaces avec exactement ce dont on a besoin.
…retour aux répétitions…
Je vois des énergies qui circulent, des chutes, des accents; des explosions, de l’immobilité - le ralentissement, une ondulation, une naissance. Et j’essaie d’identifier ma place dans tout ces évènements, les interconnexions. Je veux toujours comprendre le schéma; l’idée générale - et la piquer/saupoudrer/relever tout en restant fiable et stable en tant que pilier pour les autres.
C’est peut-être très personnel, mais durant la phase des répétitions, il y a toujours le moment magique que j’appelle “l’instant Polaroïd”. En un instant, (je ne saurais expliquer par quel “sens”) l’âme de l’oeuvre se divulgue à moi. C’est très bref. Ce moment là me vaut plus que des centaines heures de travail - c’est à cet instant que le morceau s’inscrit dans ma conscience pour de bon. Comme un cliché pris. Indélébile.
…la photo reste dans ma tête. Quel bonheur alors de rejouer une oeuvre qui est déjà dans mon “album” personnel…
Le revers de la médaille : Quand le concert approche et que “l’instant Polaroïd” ne veut pas venir… Je me console que c’est quand même très rare. Mais ça arrive.
Je fais un métier de risque.
Mon père me disait…
Quand j’ai commencé la musique, mon père, qui est ingénieur mais mélomane, m’a beaucoup aidé.
Il m’a appris à organiser mon travail. Je me souviens des cahier d’études où il installait une indexation avec des autocollants, comme les intercalaires. Il m’a noté des sommets de phrase avec un stylo à bille rouge (!!!). Il voulait que je travaille une heure par jour, pendant 10 ans. Ce qui ferait 3650 heures, selon lui; 3652, selon moi (avec les années bissextiles). J’avais 10 ans.
Il est extrêmement brillant. Plus trop en ce moment car il est actuellement à l’hôpital et fatigué. Mais c’est une personne qui pense à tout et qui trouve réponse. Qui essaie de comprendre le monde. A la recherche éternelle de la vérité.
Quand j’avais 28 ans, je lui ai parlé de ma théorie de la “vérité”. Qu’elle se trouve, à mon avis, dans la musique comme dans tout être vivant. Que c’était une forme de vie, combinée à une harmonie absolue, et équilibrée. Qu’elle s’appelle vérité, car sa valeur est universelle, et que toute personne la reconnaîtrait en tant que telle.
Beauté et laideur. Tension et détente. Rapidité et lenteur. Lourd et léger. Fort et doux.
Ma conception de la musique est basée sur le maintien de cet équilibre. Tout en s’éloignant le maximum possible, tant que le retour au point initial est garanti, on peut faire “fleurir” une oeuvre de musique tout au long de son exécution.
J’avais commencé par la notion du “beau son”.
L’équilibre entre la pression et la resistance. Souplesse et rigueur. Stabilité et frivolité. Ouverture et concentration. Résonance et projection.

Parler et écouter.
Malheureusement, il y a énormément de choses que mon père n’a pas pu me dire, car je n’étais pas réceptive. Pas que moi, d’ailleurs.
C’est dommage, je suis sûre qu’il aurait été un bloggeur hors normes.
